CONCERTO POUR MARÉES ET SILENCE, REVUE

N° 11 - 2018

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Lierre obligé

Aquatinte de Luce GUILBAUD


GUILBAUD Lierre obligé recadré

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Mireille FARGIER-CARUSO

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Un ciel criblé de blanc

des taches de mémoire

quand on devine derrière le soleil par à-coups

une mer si calme dans le corps

la transparence

violence plein été

toute l'opacité d'une naissance

une cruche de lait offerte sur le seuil

crue des regards que rien ne brise

on mettrait à nu nos visages

on raconte

le prolongement de la soif bien après

la même immensité où l'invisible se déploie

dans l'arrondi du silence

un désir à jamais toujours neuf

cercle de feu ajourné d'hiver

la musique des veines

et

cette lenteur qui glisse malgré nous

vers un pays lisse après le ciel

ce port qui nous échappe

on avancerait seul

au-delà du mur

le fil cassé du cerf-volant

vous habiterez toujours un espace

où je ne suis pas

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Nicole HARDOUIN

LA BRISURE DE L’AUBE

S’aimer à la lisière d’un échiquier, dans les interstices des ombres transparentes, là où se tissent légendes, chimères et mirages.

Chimères, chimères.

Dans le vagabondage de mes songes, je suis captive de tes erreurs couleur de sauge, de mangue et de tubéreuse.

Chimères vénéneuses, venin et ambroisie, bois, je retiens la pulpe de tes lèvre. À fleur de sel marin, sur une diagonale folle, elles sont d’impérieux géographes quant aux sentes à suivre et savent où se poser. Mais le sel fond si vite sur les lèvres d’un explorateur…

Mirage, mirage, je te retiens à marée haute, à marée basse, sur le blanc sur le noir, dans les ressacs de l’utopie, ne te retourne pas, tu n’es pas prêt, tu es au-delà des légendes, celles que l’on croque comme des pierres.

Chimères, chimères, je t’ai aimé à t’en rendre fou, à t’en rendre sage, sirènes et elfes confondus. Nous avons fait l’amour comme les éclairs dans l’orage, comme les feuilles sous le vent, comme deux radeaux en perdition sous le regard de Méduse, comme des fantômes dans le lit d’un torrent, comme des feux de brousse, comme l’encens qui étouffe le jasmin, comme des cernes bleus autour d’un cri.

Mirage, mirage, nous sommes aimés dans le sang des nuits rouges, dans les rumeurs possessives des racines, sur des sentes non tracées, dans les ailes d’une libellule, sur la lisière de l’échiquier, oubliant à l’horizon l’échec et mat.

Tu étais un roi, j’ai fait de toi mon fou, mon fou de Bassan, mon ravi,mon délirant. J’en avais croisé des silencieux, des émerveillés, certains en perdaient la tête mais avaient du cœur, d’autres l’inverse ; toi tu étais mon mirage et nous nattions des ronces sur des seuils crépusculaires, dans des draps de suie.

Je t’ai fait hurler jusqu’à mordre la cendre, jusqu’à oublier ton nom, jusqu’à ramper dans l’ardence des flammes que je tisonnais, jusqu’à perdre ta diagonale, jusqu’à perdre ta tête.

Chimères, chimères, pour une Arabie sans parfum, un miroir sans visage, silence muselé. Jeu car c’était un jeu et nous ne le savions pas. L’éphémère coule, mufle contre le vent, dans la vibration de ta voix, Je sens encore, dans ma crinière d’étoiles, tes lèvres qui errent sur la résille de ma peau, arpèges, soubresauts, mirages.

Chimère, chimères, la nuit tressaille, les cases se brouillent, tu as la tête à l’envers, tu ne me vois plus. Le silence joue avec l’attente, jeu perdu, le noir et blanc s’entrecroisent, les diagonales s’échappent des lisières. Plus rien, impair noir et passe, tout était écrit, nous étions trop près de l’irréalisable, échec et mat.

Mirages, mirages nous n’avons plus de rêves mais nous repoussons encore le pré des Asphodèles.

Chimères, chimères, tes sens délirent et tes mots butent à cloche-pied, la folie rit derrière son masque, tu es devenu mon Styx, mes ténèbres, ma barque sans retour.

Mirages, mirages, les échos s’enfuient, les énigmess’enroulent dans l’insolence des songes, tu dérives dans des traces sans légendes, tu hurles dans ta nuit charbonneuse.

Les liqueurs de ton corps sont taries, je ne suis plus la reine, mais, peut-être ailleurs, la Gravida, la Belle ferronnière ou Lilith, jalousie, jalousie.

Il te reste juste la blessure de la source, laisse-là couler, tu y trouveras les chimères de la solitude. Écume sur la brisure de l’aube aux soies d’épines. Écoute, les spectres traînent leurs crécelles, un jour de plus, un jour de moins dans la légende d’un amour perdu.

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Les lectures de Nicole HARDOUIN

Alain DUAULT

Ce léger rien des choses qui ont fui [1]

En quinze chapitres de Ce léger rien des choses qui ont fui,Alain Duault rédige un grand Tout : chair dans laquelle il mord jusqu’au sang, juste avant le frisson mauve. À la margelle de ses nuits lasses, sedessinele souvenir, cheval noir qui galope dans les ténèbres.

Sur la mosaïque de sa mémoire brûlent les scories aux remous plus ou moins perceptibles, dans cette intime mythologie apparaissent désert et oasis, monastère et sultanat.

S’enroulent autour de lui des houles qui psalmodient des oraisons secrètes : j’ai si mal à la main perdue. S’entremêlent à la lassitude, les lavandières de l’amertume lavent les linges de la nuit, lesviolences du monde : j’ai de l’horreur plein les souliers.

S’inscrivent les interrogations sur la vie : pourquoi sommes-nous là ? Alain Duault, nautonier des mots, arpenteur de sentes secrètes, répond en pinçant sa harpe charnelle : je cherche à tâtons sur ta peau / Des réponses à cette question de vivre.

Défile une voix, celle de Cécilia Bartoli, voix de crème et d’ambre, vague qui renverse tout, des visages dont : Nina, l’amour de Grieg. Des ombres aux yeux de rosée se réveillent dans la mantille de la nuit en brames sauvages, passionnels, Papa : se résout-on jamais à ce qu’un cœur si beau s’enraye.

Visage venu, revenu, qui êtes-vous, toi, vous qui habitez là où on n’habite pas ?

Le poète observe le retournement du sablier, les enfants meurent et nous restons, nous marchons dans l’épaisse forêt de l’âge ; sur ses rives de cendre et de soie, se pose le questionnement du passage du Seuil, tout le monde a peur du passage. Alain Duault sait, sent que aller au-delà est toujours angoissant : Dans la laisse insupportable d’une attente qui / N’a jamais de fin Pourquoi ces mains / Ne nous disent-elles pas quand elles remonteront le drap.

Délires, déclics, des coulées d’espoir pulsent aussi entre ronces blanches et épines du soir : je veux des clochers d’or, je veux courir dans l’eau du ciel, je veux chevaucher des nuages leurs plumes leurs dentelles jusqu’au congrès des brouillards.

À travers ce recueil, tout comme les couleurs trompent les ténèbres sur des lèvres en peau d’iris, la glace enfile des colliers de mots qui magnifient le feu, ses seins / Rose-thé que j’imagine encore tiède de plaisir. Mots de l'endroit ceux qui tentent encore, mots réverbères, mots calice pour offertoire interdit donc dit, mots tissés dans les murs du silence, comme les murs du labyrinthe de Dédale, murs aveugles avec l'ambiguïté de cent chemins qui se rompent, s'entrecroisent mais d'où l'on ne revient pas sauf à casser le fil d'Ariane.

Le lecteur méandre avec l’auteur dans des éclaboussures de cannelle, de poivre noir, à travers toutes ces pages irradie, la délicatesse : les enfants / Ils ont angles d’oiseaux dans les poche… Je suis sûr qu’ils pourraient nous / Apprendre mille et mille choses… Ce sont des enfants d’organdi. Pulse un puissant hymne à la passion : je ne suis jamais reparti de toi. Lèvres et langue raturent le souffle du vent et les mots franchissent les points de suspension du drapé de la chair : je bois tes seins, tu me tempêtes, j’ai des réclamations de fièvre.

Le poète égrène son chant dans un sillage de feu, pour envelopper les rives où s’affrontent la morsure des ombres.

La nuit peut aiguiser ses griffes de louve, Alain Duault se faufile sur un bûcher aux contours de neigeen se disant qu’existe l’impérieuse nécessité de ne pas manquer la beauté des jours.

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Gérard GAILLAGUET

Les Obstinés [2]

Petit livre, de par ses soixante pages, grand de par sa réflexion sur la condition humaine ; ses luttes ancestrales, son refus de la misère au quotidien. Ce livre est un cri qui pulse dans les mots, entre chaque page, entre chaque syllabe, jusque dans les dessins de l’artiste Colette Klein qui accompagne l’auteur pas à pas, feuille à feuille, dans des élans de lumière, des ascensions d’énergie, des tourbillons de vie, parfaite osmose entre les deux artistes.

Les mots de l’écrivain sont un flux et reflux d’écume noire qui roule sur la plage du quotidien, mots-vagues, mots-ouragan qui déferlent, bouillonnent, crachent se heurtent aux rochers, éternel va et vient depuis la nuit des temps.

On peut voir en Gaillaguet un moderne Sisyphe, pugnace, qui martèle, pilonne, pousse son cri. Sans relâche, il avance, c’est un obstiné. Ne dit-il point : À l’heure qu’il est, je sais ceci : je ne renonce pas. Toujours et encore, j’arrive. C’est peut-êtreen cela que Gaillaguet trouve sa raison d’être, donc de vivre.

Obstinés, dans le clapotis stérile des roseaux, l’ouragan de la révolte est bien présent, partout, y compris sur les réverbères ployés comme des fleurs que l’on foule.

Obstinés, pour avancer malgré la bruine ruisselante, qui se mêle peut-être aux larmes sèches de l’auteur.

Obstinés, pris dans le carcan des horloges pointeuses aux portes des bureaux, et pourtant l’échec nous est inconnu- ainsi qu’aux lents troupeaux qui avancent le front buté, en foulant l’herbe, une étincelle dans les yeux. Car dans ce texte gris il y a des étoiles qui clignotent dans la noirceur du jour, tout comme les trouées de lumière irradient dans le gris des illustrations de C. Klein.

Obstinés, mais réalistes face à chaque nouveau petit matin, où dès que l’on sort il y a des sourires dans la fumée.

Obstinés, mais patients, pugnaces, surtout lorsque l’échine se courbe quand il faut boire, comme les forçats, le lait-vermine.

Obstinés malgré la peur, quand les appels sont pâles comme les pôles à l’aurore.

Obstinés car l’orage vient de nos mémoires. Parce que le goût de vivre, c’était toi Mais les aurores se sont pourries.

Obstinés, patientS dans la révolte, sans jamais rien abdiquer, dressés dans un rire de flammes. CourbéS sous des jougs ancestrauxet présents, Gaillaguet pense que le bonheur est une idée fleuve. C’est peut-être pourquoi Camus écrivait : on peut penser Sisyphe heureux.

L’auteur l’est-t-il ? Nous ne nous avancerons point sur cet élément, pas plus que nous ne nous déterminerons si ce petit livreest un recueil de poésie, un pamphlet politique, un essai, l’auteur écrivant lui-même : Évitons ce qualificatif de libertaire qui ne me correspond pas. Je suis trotskyste donc communiste, donc marxiste. Mais je ne confonds pas l’engagement politique effectif et son improbable transposition littéraire, là où beaucoup écrivent et pérorent « engagé » pour mieux ne rien faire ai quotidien.

Nous laisserons donc au lecteur son libre arbitre, sachant que Les Obstinés ne peuvent laisser indifférent tout en nous souvenant de la phrase de Cesbron que l’on peut appliquer à l’auteur : j’écris comme un naufragé qui écope sa barque, sans cesse, pour ne pas sombrer.

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CLAUDE LUEZIOR

CLAMES Poèmes à dire [3]

Mais quel est donc ce nouveau daïmon qui enfièvre Luezior ?

En effet, dans tous les recueils précédents, l’auteur, avec son sens inné de l’image, est oiseleur qui, dans des plissés de douceur, origine des houles de rêve. Glaneur d’arc-en-ciel, entre vacillements de cierges et odeurs d’encens, il bat les cartes d’un jeu de songes dans des bourrasques de sensualité et s’avance à pas de chartreux. Ici, dans Clames, on est de prime abord surpris, voire interloqué, devant ce choc des mots que le poète martèle avec un bonheur évident et heureux : elle / disloque / croque / escroque / révoque. Les phrases courtes, réduites au maximum. Elles sont des coups de gond qui résonnent, des coups de poing qui font des bleus à la voix car, instinctivement, comme à l’écoute d’un slam on se laisse emporter par ce rythme : ici pulse le besoin du dire

Sabre au clair, les mots en débord moissonnent le souffle, sortent de la page. Le lecteur devient orateur, il scande : coupe / mes coups de sang / coupe mes poignes / découvre ta croupe. C’est une armée au pas de charge qui sonne la diane,dévale les pentes du livre et monte à l’assaut de celui qui lit : je heurte / Parce que je suis heurtoiret m’agenouille/ sombre fripouille / à l’échancrure des souvenances (...) et je heurte / heurte sans tympan / et je heurte / jusqu’au sang.

Mots qui fustigent, fouettent : assez / de ces scandales / de ces vandales / qui empalent mes vestales. Mots volcans, lave sur les dérives du quotidien : c’est clair / les bijoux / de pacotille / transpercent / les chairs (...) se faire marquer : comme si l’on n’avait / pas asse tatoué / les suppliciés / aux camps / des condamnés. Mots guillotines : c’est clair / on a proclamé : les déchets / œuvre d’art / et les détritus / sur fonds sprayés / sont glorioles / pour discours / esthétisés.

Malgré soi, par la puissance de ce dire, on s’enrôle dans la troupe marche. Et soudain, ici et là, quand on s’y attend le moins, lorsque le vent s’apaise, Luezior pose son bivouac pour se laisser glisser : peut-être le temps est venu, le temps où l’on respire d’autres rêves. Le poète passionné ouvre sa besace. À la lumière d'un phare lointain, unesirène passe : il rêve d’écailles et filtre une confidence aux yeux de salamandre : Ne t’en déplaise / j’aimerai / seul sous la treille / l’ombre de tes soleils / j’aimerai tes vermeils. Dans sa nuit, les étoiles laissent glisser l’humour : à la fripe / j’ai mis / quelques reliques / de participes / trop passés. Dans la fragilité de ses chimères, il déploie les ailes des libellules au tulle de ses pensées, il sait qu’une lueur pointe toujours au-delà du noir. Entre un nuage et une ombre, disons avec le chantre : buvez / comme le rouge-gorge / buvez / de vos lèvres / jusqu’à ce que vie / s’en suive / et surtout / buvez- moi.

Claude Luezior est à la fois marbre et sculpteur, il incendie ses vaisseaux avec élégance, parfois à contre-courant mais jamais à contrecœur, il écrit sur le sable mouvant de la vie avec joie et douleur : dialogue avec l’ange, mais aussi dialogue avec ces riens tantôt sublimes, tantôt insalubres. Gênes de sang au calice de l’offrande.

Avec le poète clamons ses « Clames » au miroir / du puits / où culbutent / nos songes.


[1] Éditions Gallimard. 2017.

[2] Éditions Wallâda, Peinture de Colette KLEIN. Collection « La merlette moqueuse » 2017

[3] Éditions Tituli. 2017. Pour mémoire, les éditions Tituli ont sorti en 2016 Une dernière brassée de lettres du même auteur.